AccueilLe projetTextesChômage: faut-il tout essayer?

Article de Baptiste Mylondo, publié le 10 novembre 2012 sur son blog.

A-t-on tout essayé en matière de chômage? La question, posée lors d’une conférence aux journées de l’économie de Lyon, semble de la première importance. En effet les prévisions en matière d’emploi semblent sinistres aujourd’hui, et rien n’indique que la situation puisse s’améliorer à moyen terme… Faut-il se résigner, faut-il s’en remettre toujours aux mêmes traitements cosmétiques du chômage? Sans doute pas. Mais faut-il pour autant tout essayer? On pourrait déjà faire l’économie des « solutions » libérales… Mais au-delà ne pourrait-on pas, tout simplement, faire l’économie de toute politique de l’emploi? Après tout, pourquoi souhaitons-nous tant lutter contre le chômage? Pour le dire autrement, le chômage est-il vraiment un problème? Curieusement, la question ne fait pas débat aujourd’hui. Mais si elle était posée la réponse qui lui serait apportée ne fait aucun doute.

Pour les économistes, le chômage est un problème dans la mesure où il constitue un gaspillage de force de travail doublé d’un coût pour la société en termes de politique de l’emploi et d’indemnisation des demandeurs d’emploi. Aux yeux des sociologues, et bien sûr pour les chômeurs eux-mêmes, le chômage est synonyme d’exclusion sociale et de précarité. D’un point de vue politique, enfin, le chômage est signe d’échec et expose à un risque de troubles sociaux. Et pourtant, le chômage ne devrait pas être un problème… Moins d’emplois c’est plus de temps libre, qui pourrait s’en plaindre?

En effet, aux économistes, on pourrait répondre que le gaspillage n’est pas à chercher du côté du chômage ou du sous-emploi mais plutôt de la surproduction. Autrement dit, la force de travail gaspillée n’est pas celle des chômeurs mais bien celle des salariés contraints à sacrifier le libre usage de leur force de travail pour une production de masse d’inutilité lucrative. On pourrait également leur répondre que le « coût » du chômage serait en partie économisé si l’on stoppait ces turbines à turbins qu’ils nomment politiques de l’emploi.

Aux sociologues et aux demandeurs d’emploi, on pourrait répondre que l’emploi, loin d’être la solution au chômage, est le coeur du problème. Il ne s’agit pas de remettre en cause la réalité du chômage comme problème social mais d’en questionner l’origine. Certes, pour les chômeurs, la perte d’emploi est souvent une perte de soi, pour reprendre la formule de Danièle Linhart. Mais en réalité, si le chômage est un problème pour l’individu, c’est surtout parce que notre société productiviste fait de l’emploi la principale source d’utilité sociale, donc de reconnaissance sociale, donc d’estime de soi, et en fin de compte de lien social. C’est du monopole social de l’emploi que vient le problème, pas du chômage. N’existe-t-il pas d’autres activités (ou d’autres cadres de travail) bien plus plaisantes que l’emploi, tout aussi utiles à la société, qui pourraient être également source de reconnaissance sociale, de lien social et d’estime de soi? Mais pour cela il faudrait arrêter de faire des chômeurs des demandeurs d’emploi à plein temps, arrêter de les voir comme des « inactifs » ou, pire encore, des « assistés ».

Bien sûr, se poserait alors la question des conditions de vie des actifs sans emploi. Car l’emploi, reste aujourd’hui l’un des principaux facteurs de répartition des richesses, le principal vecteur du revenu et donc de l’accès aux biens et services marchands. On pourrait alors être tenté de reprendre la réduction du temps de travail, imposer un « travailler moins pour travailler tous » au nom du droit à l’emploi. C’est pourtant un « travailler tous pour travailler moins » qu’il faudrait rechercher, au nom d’un droit au temps libre encore trop négligé!

Dans cette optique, pourquoi ne pas opter pour un droit inconditionnel au revenu? Le revenu inconditionnel qui en découlerait viendrait reconnaître un droit à la libre activité, contre le devoir d’emploi. En outre, il serait conçu à la fois comme une couverture sociale universelle garantissant l’accès aux biens et services essentiels, et comme une subvention universelle signifiant et encourageant l’utilité sociale de chaque membre de la communauté politique. Le chômage cesserait alors d’être un problème pour la société comme pour l’individu et nous pourrions peut-être arrêter de perdre notre vie à la gagner. Mais voilà, aujourd’hui, à tout essayer pour lutter contre le chômage, on en oublie de tout tenter pour lutter pour le temps libre…

(Pour une argumentation plus étayée, voir notamment “Ne pas perdre sa vie à la gagner”, Croquant 2010, ici.)


Commentaire

Chômage: faut-il tout essayer? — Pas de commentaire

Laisser un commentaire