AccueilInitiativesNDDLDans les interstices d’un monde mourant : une journée à Notre-Dame-des-Landes
Sublime témoignage d’Emmanuelle sur son blog, qui se présente comme écologue et écologiste antiproductiviste, féministe.

1h du matin, on se les gèle dans la voiture garée près d’une intersection d’autoroutes. Derrière nous enfin : des phares. On monte dans le bus, on salue la compagnie, on se cale sur les sièges et c’est parti pour une nuit de sommeil haché. A 3h c’est pause pipi dans les locaux de la conf’ paysanne, on resterait bien. Mais on préfère en embarquer avec nous et le voyage se poursuit. A 8h le bus arrive à Notre-Dame-des-Landes, je frissonne, c’est que j’en ai entendu parler de ce bled ! Les gens arrivent petit à petit. Les tracteurs arborent fièrement un tournesol à leur proue. Tiens, Greenpeace est là, avec un gros ballon jaune. Et les petites rues du village se remplissent. On se mettra pas en branle avant 11h. Un petit poste juché sur un tracteur diffuse radio Klaxon, la radio pirate des zadistes qui émet sur 107.7, la fréquence de Vinci. Comme un joli pied de nez. On y entend un message de soutien du Mexique. La sensation de faire partie d’une seule lutte mondiale s’intensifie.

Il y a de tout ici : des anars, des autonomes, des écolos, des paysans, des membres de partis ou syndicats, des vieilles, des vieux, des jeunes, des clowns. Des orchestres improvisés qui entonnent des airs rythmés. Une chorale de gamins hauts comme trois pommes qui défient Ayrault dans leurs paroles, et ils y mettent du cœur s’il vous plait ! De l’art partout : des tags sur le bitume, sur les panneaux de signalisation, sur les murs des vieilles fermes. Des épouvantails aux formes étranges qui portent des slogans tous plus touchants les uns que les autres se dressent sur les bords de la route. Et la foule immense se déploie en un long ruban sous nos yeux ravis : ce qu’on est nombreux ! Plusieurs kilomètres avant d’arriver à la Zone A Défendre (ZAD), pendant lesquels on jouit du paysage. C’est que le bocage s’est paré pour nous recevoir, il a enfilé ses plus beaux atours automnaux. Des prairies, des arbres magnifiques, des haies dans tous les sens. Et des ruisseaux d’eau vive qui coulent sous nos pieds, passant sous la route à droite et ressortant à gauche, se faufilant dans la zone humide.

La Vache Rit enfin, dans la ZAD. Une ferme autogérée. Un petit concert s’est improvisé sur des bottes de paille. Je traverse un grand espace grouillant de légumes et de gens, et j’arrive dans une petite pièce. Sur la table un plan : celui de l’aéroport qu’ils veulent construire. Et on m’explique leur projet, en détail. La corruption qui suinte. Ca fait bouillir un truc, là, dans mon ventre. Une rage qui me fait repartir sur la route, sous la pluie fine qui commence, pour aller au cœur de la ZAD. Dans un pré, des clowns jouent aux CRS et nous bombardent de mottes de terres. Ah les cons, ils ont failli m’avoir. On passe la superbe forêt de Rohanne où les cabanes des résistants ont été détruites récemment. Encore un peu de route et on arrive dans un immense pré. Au milieu, un chapiteau de cirque vient d’être dressé. Des tentes, des cabanes. Je bois une délicieuse soupe courge-curry-coco bio servie par des zadistes puis rejoins, à travers les bois, d’interminables chaînes humaines qui se passent des planches, des palettes, des seaux. On sue, on parle, on chante, on rit. D’un côté les remorques se déchargent, de l’autre ça cloue, ça assemble. Des toilettes sèches poussent comme des champignons. Au cœur de la forêt, des maisons en bois s’élèvent sous mes yeux embués. On se regarde les uns les autres, émus. La solidarité ? Elle est là, devant nous. L’Humain ? Il n’y a que ça ici.

« Trop de monde sur ce chantier, allez-voir plus loin ! ». On est des centaines à courir d’un côté à l’autre, d’une remorque à l’autre, proposer notre aide. On se parle, on crée des liens, très vite, très forts. On échange quelques mots, une blague, un sourire, de l’émotion. Je porte une lourde palette avec une fille. Des clowns nous balancent des confettis. Entre deux tracteurs, un petit orchestre : « Allez, les filles, en dansant ! ». Alors on se trémousse sur leur mélodie, en faisant gaffe de pas glisser dans la boue avec la palette. Pendant une pause bien méritée, je m’interroge. Que se passe-t-il ici ? Que faisons-nous ? Pas besoin de trop intellectualiser, ça crève les yeux : on fait émerger un autre monde. Dans les marges de leur monde pourri, de leur monde mort, un monde joyeux, fraternel et humain est là. Ouvrez le moindre espace, vous le verrez jaillir. J’en chialerais. Les slogans, les citations, qui fleurissent partout dans la ZAD sont clairs : l’ennemi est identifié. C’est tout le système qui est remis en cause. Toutes les générations sont là. Enormément de jeunes, prêts à prendre la relève des anciens du Larzac et d’ailleurs. Sur une large banderole « NON à l’aéroport et à son monde ». C’est bien de ça qu’il s’agit. A Notre-Dame-des-Landes, on renoue avec les passions joyeuses. On se bat pour de la terre, pour des légumes, pour des animaux et des arbres. Bref : on se bat pour la Vie.


Commentaire

Dans les interstices d’un monde mourant : une journée à Notre-Dame-des-Landes — Pas de commentaire

Laisser un commentaire